Inauguration – 18 oct.

Le 18 octobre 2018 se tenait au lycée Montaigne une cérémonie d’inauguration de la stèle posée en l’honneur des anciens élèves du lycée reconnus Compagnons de la Libération. Organisée par l’Ordre de la Libération, cette manifestation a rassemblé de nombreuses personnalités et des élèves du lycée Montaigne.

Parmi les textes lus lors de cette cérémonie, celui de Coline Levin, étudiante de 2ECS1 est reproduit ci-dessous.

Interstellaire, in memoriam Eugène Reilhac

Il y aura des restes. Je le sais. Non parce que j’en ai envie mais parce que c’est une évidence. Il y aura encore et pour longtemps, des lambeaux d’espoir qui vous fouetteront les yeux, des bribes de courage qui vous serreront la gorge. Il y aura tout ça : des restes au fond d’un livre, des morceaux par terre et un nom dans l’histoire.

Il est parti à l’aube de sa vie, ses joues rosissaient encore dans n’importe quelle circonstance. Je le vois toujours, portant sur son dos un sac aux couleurs de l’hiver qui me glaçait les veines. On ne nous explique pas vraiment où ils partent, ni pour combien de temps parce que personne ne le sait.

On nous dit quand-même « Regardez bien avec quelle rage ils partent, avec quelle passion ils enfilent leur uniforme et regardez bien surtout, avec quelle conviction ils franchissent le pas de la porte ». Peu importe maman, peu importe où je vais, tu seras fière.

Il vient de naître et il ne connaît rien, n’a jamais vu l’Italie, n’a jamais été amoureux, n’a jamais compris le moindre poème et s’en va quand-même.

Il n’a que 19 ans et des gens lui font déjà confiance, lui confient des responsabilités, lui serrent la main comme à quelqu’un d’important. Il n’a que 19 ans et passe ce foutu pas de porte sans un regard vers l’enfance, sans un regret, sans une question.

Mais il y aura des restes, je le sais, quelque chose d’impersonnel sans doute, de minuscule, le genre de chose qu’on sait ne pas devoir oublier mais, c’est plus fort que nous, on oublie, comme une page lue en diagonale, un mendiant assis par terre ou un regard de travers. On y pense sans y penser, vous voyez, on oublie, on passe.

Je l’ai vu abandonner sa jeunesse pour partir en voyage.Il n’en voulait pas, de cette jeunesse, il a dit qu’il n’en ferait rien ici.Alors il l’a balancée dans un avion, comme beaucoup d’autres gamins de son âge que je connais bien. Et tous ensemble, en rigolant très fort, ils ont mis le moteur pour décoller de tout ça. Il a dit qu’il n’en ferait rien ici. Il ne voulait pas d’une ivresse innocente, il voulait l’ivresse brute de la guerre.Et son corps non plus, il n’en voulait pas pour l’amour. Il disait que l’amour, c’est une lutte sans fin, une faim infinie, un délire mortel, un combat perdu d’avance.

Ce fut un parcours sans faute, élève brillant, jeune homme investi, poli, bien élevé, présent, droit, juste, sincère, comme on n’en fait plus. Si moi je ne pars pas, qui va le faire ? M’a-t-il souvent demandé. Et là je ne savais plus quoi dire.

Alors : Va. Va-t-en.

De toute façon il y aura des restes. Quelques gouttes de fierté au fond du verre, une silhouette filiforme dans une étoffe trop sérieuse, trop symbolique, trop lourde, presque rien.  Mais il y aura des restes.

A peine bachelier il est devenu tout puissant, par la force du devoir il s’est senti pousser des ailes. Ils ont besoin de lui, il aune place, le premier rôle.

Tout compte : ses mains, sa tête, son nom, son sang, tout a été mis en scène et renvoyé en rafale pour éblouir l’ennemi. On ne peut se passer de personne, il paraît que la force de l’un fait écho à celle de l’autre, et que cette masse de jeunes âmes fougueuses forme quelque chose de magique et de merveilleux qui, en un clin d’œil, peut déraciner les arbres, détruire les maisons, ôter des vies et vider le front. Il paraît que tout cela est très beau à voir depuis le ciel, que cette harmonie parfaite peut fissurer le cœur le plus hermétique. Il paraît que les hommes et les bombes dansent, s’étreignent, se caressent et s’envoient en l’air avant de retomber miette par miette au milieu d’autres corps et d’autres bombes qui valsent, grisés par le désir.

Il m’a avoué plus d’une fois être tombé à genoux devant la colère des Hommes.

La guerre manque cruellement de sens et de cohérence mais elle est empreinte d’une telle fièvre et d’une telle faim de violence que cela ne s’efface pas. La peur et les cris défigurent le temps et dans une grimace abjecte, il s’incline, la laisse s’ancrer en lui.

Nous sommes en 1940, cette date compte, il en était convaincu. Le 18 juin, je l’ai définitivement perdu. Il s’est installé aux premières loges de ce tableau féroce pour ne surtout rien manquer. Il voulait en être.

Je l’imagine comme un aigle au milieu d’autres aigles aux griffes acérées qui attendent le moment adéquat pour plonger, viser, terrasser.Mais un jour ou une nuit de 1943, on ne se rendait plus compte, il a été englouti par cette ronde de rapaces et personne ne sait, personne ne m’a dit encore, où il était passé. Je suppose qu’il a heurté une ou deux étoiles et qu’il a chuté comme un grain de poussière au milieu du spectacle. Et le rideau est tombé.

Mais on m’a bien demandé de me rappeler, avec quelle conviction il avait passé le pas de la porte. Je sais ça, je le sais. Mais je n’ai plus de fils, je n’ai pas son corps, je n’ai pas ses cendres. Il s’est volatilisé et je suis restée au sol, seule, les bras ballants à l’attendre. Il n’y a plus aucune trace de son existence.

Mais comme prévu, il y a des restes. Il y a dans ma tête, chaque sillon de son visage et chaque cauchemar de ses nuits.

Je me souviens de lui et de ses oreilles décollées, de son orgueil, de son insolence, de sa spontanéité et de ses anniversaires. Voilà ce que j’ai, moi. Vous, vous avez son nom, vous donnez les titres et les médailles, vous érigez des stèles, vous donnez le prestige. C’est vous qui décidez s’il traverse le temps ou non, s’il arrive jusqu’à vous ou s’il reste en 1943.

Qu’allez-vous faire de lui ? Quand je serai partie en emmenant avec moi tous ces détails absurdes dont on se fiche, au fond, et que personne ne viendra chercher pour les inscrire quelque part, que ferez-vous de son nom ? Sans doute un oiseau de guerre : Eugène Reilhac, 22 ans, pilote, capitaine et résistant qui n’a pourtant pas résisté à l’appel du ciel et n’en n’est jamais revenu.

C’est beau, c’est poétique. Faites donc de la poésie avec le nom de mon fils, des romans, des peintures, des cérémonies.

Aujourd’hui vous gravez son nom sur une stèle. Interstellaire. Interstellaire il traverse les générations. N’oubliez pas, quel artiste phénoménal et quel beau comédien il fut. Posez son nom sur le temps et regardez-le valser au milieu des Hommes qui s’entretuent sans qu’aucune bombe ne brise jamais sa danse. 

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