Hors norme

Dans le cadre d’un projet piloté par la commission TEDx de Kedge Marseille, Andy Costes, ancien étudiant de ECS du lycée Montaigne, a proposé aux étudiants actuels de l’établissement de participer à l’écriture de textes sur le thème Hors Norme.

Le texte de Coline Levin, actuellement étudiante de ECS au lycée Montaigne, a tout particulièrement retenu l’attention de la commission. Intitulé Dix doigts, sa beauté et son style remarquable ont amené la commission TEDx à proposer à Coline de participer, au titre de speaker, à un événement TEDx qui se tiendra à Marseille, le 10 avril prochain.

Félicitations à Coline pour ce magnifique texte.

Dix doigts

La normalité n’existe pas, ce n’est rien de plus qu’un concept rassurant.

Soyons tous dans la norme, veillons à gommer nos extravagances, ne crions pas trop fort, ne faisons pas trop de bruit au risque de réveiller la rage, le vent, le feu, ce quelque chose qui nous rendrait vivant et nous mettrait en danger.

Ayons peur, tous ensemble, ayons peur et pitié de ceux qui ne nous ressemblent pas.

Je ne suis pas normale parce que Titanic ne me fait pas pleurer. Titanic me fait rire même. Je n’ai pas de cœur décidément, quelle cruauté ! Enfin, soyons sérieux, il y avait bien de la place pour deux sur ce radeau.

Je ne suis pas normale parce que les kebabs me dégoutent, que je fais des nuits blanches la veille des devoirs de maths depuis la 5ème, parce que la science-fiction me laisse de marbre alors qu’il paraît que Matrix est une prophétie géniale ; que je n’ai dit « je t’aime » qu’à deux personnes dans ma petite vie alors que les « je t’aime » se distribuent comme des préservatifs en libre-service ; que je suis trop musclée ou pas assez, et que les filles font du dessin ou du yoga ou, encore mieux, de la poterie, mais pas de musculation; parce que je ne parle pas quand il faut, que j’observe trop, parce que je suis une amoureuse transie, parce que  je ne suis pas comme elles ou trop comme vous, parce que la poésie m’a sauvée alors qu’elle ennuie tout le monde.

Je ne suis pas normale parce que je suis tatouée depuis que j’ai 14 ans. Où a-t-on vu une enfant se faire tatouer ? Vous rigolez ? Je mets ma main à couper qu’elle finira dans les Anges de la téléréalité ou un programme similaire qui ne recrute que des fifilles à l’enfance difficile qui ont manqué d’attention, qui aiment le rose, le sable entre les orteils parce que ça chatouille, le plastique, les régimes au chou, qui pensent que chaque pays a sa propre Lune et évidemment, qui ont tatoué le nom de leur premier chien au-dessus de leur faux sein gauche. Elles arborent fièrement leur « Médor Forever » ou « Caramel mon amour ». Cette gamine-là est de la même graine. Vous lui avez dit, n’est-ce pas, que c’était pour la vie, que ça allait rester après la douche ? Elle le sait, non ? A peine formée, déjà tatouée. Et à 18 ans, elle en sera recouverte, c’est sûr. Quel dommage de gâcher son corps de cette façon ! Quelle tristesse, cette société de l’apparence, du faux, du mensonge, du regardez-moi-ou-je-fais-une-dépression-sur-le-champ, des cheveux décolorés et des strings qui dépassent. De mon temps, seuls les prisonniers étaient tatoués, les rebelles et les méchants garçons, pas les enfants de 14 ans.

Mais vous savez madame, cette gamine, je n’ai jamais pu la brider, c’est ma fille pourtant, mais non. Elle lève les yeux au ciel quand je lui dis qu’elle est belle, elle ne me croit pas. Elle m’échappe. Elle décide de tout depuis qu’elle est très jeune. Je n’y peux rien. Elle veut tout faire, elle se donne corps et âme à chaque fois : la gym, le karaté, le théâtre, le piano, la danse, elle a juste besoin de courir, ma gamine. Elle est en colère, tellement en colère… Mais elle est aussi passionnée. Elle est entière, c’est ça le mot.

Elle adore son frère parce qu’il ne lui ressemble pas du tout, parce qu’il est mesuré, patient et bien plus humain qu’elle.

Et vous savez, avec des grands-parents pharmaciens, des parents vétérinaires et un frère centralien, ce n’est pas normal qu’elle ait choisi cette voie commerciale.

Je ne suis pas normale parce que je n’admire pas Rihanna, parce que je n’aime pas les oranges, que les chats occupent une place bien trop importante dans ma vie, que j’aime la pluie, les dessins animés, le chocolat noir et le silence, que je ne ris jamais au bon moment et que j’écoute plus les yeux que les voix.

Mais ce qu’il y a de mieux chez moi, ce qui me rend hors-norme, c’est que je suis née avec un syndrome qui concerne 16 naissances chaque année en France. 16 sur 808 000, j’en ai de la chance. Je suis une élue, un peu comme Harry Potter. Ce syndrome porte un nom étrange qui ressemble à une variété de pâte italienne impossible à orthographier. Ce qu’il y a, c’est qu’à cause de lui, l’enfant de 14 ans n’en n’était pas une. Elle n’en n’avait ni le corps ni l’attitude, plus aucune candeur, plus aucune illusion, elle courait déjà pour échapper à votre pitié.

C’est mon bébé ? Il n’est pas normal. Un, deux, trois, quatre, cinq. Un, deux, trois, quatre, cinq. Qu’est-ce que vous faites ? Je compte ses doigts madame, il est fréquent qu’il manque des doigts à ces bébés-là. Mais elle, elle a ses dix doigts, elle est juste un peu décalée, déplacée, malformée, foirée, amochée, ratée. Votre bébé est hors-norme. Enfin moi, je n’en vois pas souvent des comme ça.

C’est grâce à ça que j’ai rencontré des docteurs bac+32 formidables, minutieux comme des orfèvres. Mon chirurgien est d’une humilité et d’une authenticité incroyables. A 9 ans je lui ai dit : « Faites quelque chose avant que leurs regards me démolissent.» Il a compris, il a trouvé ça normal.

J’étais hors-norme dans les yeux des autres, j’étais hors norme dans mon miroir et je le suis devenue.

J’ai essayé de toutes mes forces de me noyer dans la masse, d’être « comme tout le monde ». Quelle blague. Il faut rester à la surface, on s’ennuie dans les abysses. J’ai voulu être symétrique au moins, bien proportionnée comme un tableau de De Vinci. Mais après trois séjours au bloc, je reste un Picasso. Tant pis. Tant mieux. Avec le temps et l’histoire je prendrai de la valeur, il paraît même que j’en ai déjà une.

Je suis hors-norme parce que j’ai conscience de ce que peut supporter mon corps, de quoi il peut guérir et je sais qu’il est drôlement résistant.

Je suis hors-norme parce que j’ai grandi avec l’idée que j’étais hors-norme et que j’ai fini par l’aimer. Le mieux dans tout ça c’est que j’ai pris goût à la difficulté et au combat, il n’y a qu’à travers lui que j’existe. Ce qui est donné n’a ni saveur ni valeur. Aujourd’hui, mon combat s’appelle EM Lyon.

Alors j’ai tatoué un peu de liberté, un peu de colère, tout ce que j’ai manqué, mon rêve d’enfance-grenadine et ma réalité d’enfance-Bétadine, un peu d’espoir et mes étés de convalescence, et c’est à moi.

Je suis un méchant garçon si vous le voulez, je suis une Nabila, un taulard, une rebelle ou une idiote.

Les médecins disent « rare », maman dit « unique », les plus fins disent « moche », j’ai entendu « mystérieuse », les amis disent « gentille », les gentils disent « courageuse », les cons disent « malade », papa ne dit rien, les profs disent « surprenante », et moi je dis « vivante » mais surtout pas « normale ». Quelle horreur la normalité. D’ailleurs, ça n’existe même pas.

Coline Levin

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